Titre : RDC : quand la fièvre migratoire de Kinshasa éclipse le silence assourdissant dans le Haut et Bas-Uele, Emmanuel INIKUTIRO s'insurge.
Tandis que l’accord entre Kinshasa et Washington pour l’accueil de quinze migrants sud-américains embrase la scène politique nationale, une autre migration, celle des éleveurs Mbororo, continue de ravager en silence les provinces du Haut et Bas-Uele. Dans une tribune acérée, l’universitaire Emmanuel INIKUTIRO dénonce l’« hypocrisie nationale » d’une indignation sélective et somme l’État congolais de respecter sa Constitution, d’un bout à l’autre du territoire.
L’onde de choc venue de la capitale n’aura pas mis longtemps à se propager. Quinze migrants sud-américains, quinze, le chiffre a valeur de symbole , dont l’installation programmée en RDC dans le cadre d’un arrangement bilatéral avec les États-Unis, a suscité une levée de boucliers aussi vive qu’immédiate. L’opposant Martin Fayulu y voit un acte de « sabotage national » ; la CENCO, par la voix de sa Commission Justice et Paix, met en garde contre un « déséquilibre des engagements » qui ferait de la RDC un vulgaire « centre de tri migratoire ».
Pourtant, objecte Emmanuel INIKUTIRO, étudiant et chercheur en droit originaire de la Grande Orientale, cette migration-là est réglementée, financée et circonscrite. Elle relève d’un accord explicite, perfectible mais encadré, qui relève au moins de la volonté politique affichée.
À l’opposé du pays, dans l’immensité fragile des savanes du Haut et Bas-Uele, se joue une tragédie bien plus dévastatrice, mais remarquablement absente des unes et des tribunes. Là, des milliers d’éleveurs Mbororo, venus de l'étranger, souvent armés, toujours sans titre poursuivent une transhumance clandestine, anarchique et, selon les plaignants locaux, criminelle.
« Je ne comprends pas, assène Emmanuel INIKUTIRO, comment l’on peut justifier l’engouement de protestation contre une migration réglementée par l’État, pendant qu’on a normalisé une migration clandestine, anarchique, criminelle, durant des décennies dans les Uele. »
L’article 52 de la Constitution congolaise est d’une clarté désarmante : « Tous les Congolais ont droit à la paix et à la sécurité, tant sur le plan national qu’international. » Or, dans les territoires de watsa, Faradje, Dungu, Niangara, Bondo, d’Ango ... ce droit fondamental est quotidiennement piétiné. Les accrochages entre Mbororo et communautés agricoles locales se multiplient, les terres cultivées sont piétinées, les femmes et les enfants décrivent des exactions qu’aucune autorité ne vient véritablement sanctionner.
La carence sécuritaire est d’autant plus coupable qu’elle s’accompagne d’une catastrophe environnementale silencieuse. Les troupeaux Mbororo, parfois plusieurs milliers de têtes, s’abreuvent sauvagement dans les rivières, polluent les sources, érodent les sols et dévorent la flore dont vivent les communautés sédentaires.
Or la RDC a ratifié de nombreux instruments internationaux, de la Convention sur la diversité biologique à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. L’article 24 de cette dernière stipule que « tous les peuples ont droit à un environnement satisfaisant et global, propice à leur développement ». Et la loi nationale n°11/009 du 9 juillet 2011 érige en principe l’obligation pour l’État de protéger l’environnement contre toute forme de nuisance, même venue de l’intérieur des frontières.
« L’indifférence de Kinshasa face à ce désastre, conclut Emmanuel INIKUTIRO, n’est pas seulement une faute politique : c’est une violation caractérisée de ses engagements constitutionnels et internationaux. »
Le chercheur ne s’interdit pas, pour autant, d’appeler à la prudence sur le dossier américain. Toute politique migratoire, même limitée, doit être soumise au contrôle citoyen et parlementaire. Mais cette exigence de vigilance vaut sur tout le territoire, et non pas seulement dans le périmètre clinquant de la capitale.
L’État congolais, estime le chercheur, ne peut plus naviguer à vue entre les injonctions internationales et les pressions politiques intérieures. La souveraineté ne se mesure pas à la bruyance des indignations sélectives, mais à la capacité régalienne de faire respecter la loi sur chaque centimètre carré du territoire national.
Il est temps, en conséquence, que le gouvernement prenne ses responsabilités : sécuriser les populations du Haut et Bas-Uele, restaurer l’autorité de l’État dans ces provinces oubliées, et protéger l’environnement contre une prédation nomade que plus personne ne peut feindre d’ignorer.
Car, comme le rappelle Emmanuel INIKUTIRO, l’équité nationale, celle qui fait une nation véritable, se joue aussi, et peut-être d’abord, dans le silence des savanes.